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Bouches du Rhône
 

Le petit journal d’Hélène Truchot - Ecole Monplaisir M. Gilles mars 2015

mardi 7 avril 2015

Le petit journal d’Hélène Truchot
Notes sur la guerre 1914-1918

26 juillet : Nous rencontrons les dames M* à la sortie de la messe. Elles nous annoncent une prochaine guerre européenne, car le sous-préfet a reçu une dépêche chiffrée. Nous trouvons vraiment que ces dames exagèrent beaucoup : n’ayant encore entendu parler de rien.

27 juillet : La nouvelle se confirme, on reçoit des dépêches. L’Autriche désire la guerre avec la Serbie ; elle accuse le gouvernement serbe d’être cause de l’attentat de Sarajevo où l’Archiduc François-Ferdinand et sa femme ont trouvé la mort. La Serbie quoique affaiblie par la guerre balkanique, ne reculera pas. On prévoit que la Russie sera obligée d’intervenir, par suite l’Allemagne, la France et l’Angleterre. C’est l’Europe à feu et à sang.

 

 

 

 

 

28 juillet : La journée se passe dans l’attente ; l’Autriche mobilise.

 

29 juillet : L’Autriche a déclaré la guerre à la Serbie. Les serbes font sauter un pont sur le Danube afin de retarder la marche des ennemis. Le prince héritier, et le gouvernement serbe quittent Belgrade et se réfugient à Nisch.

 

 

 

 

 

30 juillet : Les autrichiens bombardent Belgrade. Ils ont passé le Danube. Les serbes les attendent dans les montagnes.

 

31 juillet : Maman, qui était allée faire une course revient tout essoufflée et rapporte cette nouvelle : la Russie mobilise ; l’Allemagne aussi. La France prend des précautions ; les nouvelles reçues par le sous-préfet sont terrifiantes.

 

On met des agents dans les banques et celles-ci ne payent plus les rentes.

 

Le soir, avant et après diner nous sortons. Les gens sont affairés ; on sent que les esprits sont surchauffés. On est dans l’anxiété et aucune nouvelle importante n’arrive. Cependant chacun garde l’espoir que la France ne se battra pas.

 

 

 

Sur ce document, on voit une mobilisation générale de l’armée de mer et celle de terre. Ce document était placardé dans toutes les villes de France.

 

1 er août : L’Allemagne déclare la guerre à la Russie.

 

Le matin, marché, rien de nouveau.

 

Le soir, à 5 heures, Papa et M. Bel arrivent tout émotionnés. La mobilisation générale est décrétée ; toutes les classes (289 de 20 ans à 48) sont mobilisées.

 

Comment décrire notre bouleversement ; nous pensons à toutes ces familles qui vont perdre leurs chefs. Nous refermons notre croquet et nous sortons aussitôt.

 

Sur les Lices, à la mairie, à la caserne, les gens s’écrasent. C’est la désolation générale ; ce sont des mères, des femmes, des fiancées, des sœurs qui pleurent ; mais au milieu de cette douleur on est heureux de voir chez chacun la résignation. Personne ne se révolte ; on ne désirait pas la guerre, mais si les allemands la veulent ils l’auront.

 

 

 

 

 

 

 

09 août : Je vais faire une course de bon matin et rencontre Mme B. qui m’annonce une excellente nouvelle : les français sont rentrés à Mulhouse le 8 août à 5 heures du soir. Un combat s’est livré à Altkirsh. Les alsaciens ont fêté les français et arraché les poteaux frontières. Cette nouvelle nous met dans la joie, car c’est une belle victoire française.

 

 

 

 

C’est un soldat étranger avec les cheveux longs

en tenue de son pays.

 

Tout d’un coup, nous entendons le tambour, les clairons ; se sont les tirailleurs algériens qui arrivent. Papa part aussitôt en courant pas n’arrive pas à temps pour les voir défiler. Nous sortons à 9 heures et allons à la caserne. Le bataillon est là, il s’installe, mène les mulets à l’écurie, rentre les mitrailleuses enveloppées de toile grise et qui vont faucher tant d’hommes là-haut.

 

Il y a là un vrai bariolage de races ; des français blonds à la peau blanche, des arabes tatoués, une petite barbe crépue très étroite sur les côtés, de belles dents blanches ; des sénégalais beaux hommes solides, aux lèvres épaisses ; des soudanais véritables nègres d’un noir superbe et qui vont faire fuir tous les prussiens.

Il y a foule devant la caserne ; tout le monde admire ces braves hommes qui viennent d’Oran et ont quitté leur famille, leur maison pour défendre la France.

On rentre à midi et pendant le déjeuner un second bataillon arrive du Maroc. Le soir, on est pressé de ressortir pour voir le mouvement en ville. Les soldats ont la permission de circuler ; nous rencontrons un arabe qui vient de Mostaganem ; nous le questionnons sur son pays, sur sa famille, c’est un père qui a laissé là-bas des enfants « Vous reviendrez avec des galons » lui disons-nous, « Ah ! Si bon Dieu veut ! ».

 

 

 

 

Sur les Lices se trouve un monde fou ; les soldats transportent des malles d’officiers, des jardinières chargées de pains, de munition passent et font le va-et-vient entre les boulangeries et la caserne ; des officiers en auto, leur carte à la main arrivent. On sent combien le moment est grave ; chacun est sérieux mais les nouvelles du matin ont apporté un peu de joie.

 

 

A 5 heures, on entend pour la 3ème fois les clairons, ce sont 2 bataillons qui viennent retrouver leurs compagnons. C’est un beau défilé qui dure une demi-heure au moins, musique en tête, avec un nègre superbe qui fait moulinet de sa canne comme tambour major.

Tous ces beaux soldats qui portent dans leur de 25 à 30 kilogrammes, marchent fièrement et l’on a en eux une grande confiance, on sent qu’ils vont tout abattre chez les casques à pointe.

 

 

A 6 heures, le défilé à peine terminé, les musiciens sont déjà sur le kiosque à musique que l’on avait décoré de drapeaux et oriflammes pour la circonstance.

Tous ces tirailleurs s’entassent sur ce kiosque bien trop étroit pour contenir tant d’hommes. Les uns montent sur les chaises, d’autres sur la balustrade, tous s’installent tant bien que mal. Chaque musicien a un instrument, l’un son tam-tam, l’autre une letera ; des clairons, des tambours. Le concert commence et finit par « La Marseillaise » que les messieurs entendent tête nue. La « Charge » jouée avec beaucoup d’ensemble est applaudie ; tout cela est très émotionnant et fait oublier un moment que nous sommes en guerre.

 

 

Il est 7 heures lorsque le concert terminé, les musiciens regagnent leur caserne, en musique. Tout Arles est là et leur fait une ovation, chacun est enthousiasmé et ne peut se décider à rentrer à la maison.

 

 

 

Les indigènes (soldats étrangers) se reposent dans le centre ville d’Arles

 

 

 

10 août : Nous recevons le journal ; rien de nouveau, simplement des détails sur notre entrée à Mulhouse, et la résistance de Liège que le P de la R q décorée de la Légion d’Honneur. Le soir, nous sortons encore pour voir le mouvement en ville ; chacun est sorti, il est 5 heures c’est le lâcher des turcos. Il y en a plus de 3000 ; les Lices en sont couvertes, on en voit déboucher des bandes de chaque rue, enfin le bleu et jaune est constamment devant nos yeux. Nous rencontrons dans cette foule notre arabe d’hier, et, comme presque tous les arlésiens, nous l’invitons avec son cousin à venir souper avec nous.

 

On les amène à la maison et nous faisons plus amplement connaissance. Tous deux se mettent à l’aise, quittent leur boléro, leur toque en drap et ne gardent que celle en coton.

 

L’arabe s’appelle Benfirou, il est sergent, marié et père de 2 enfants, un garçon Abdel Kader, et une fille Reilla.

 

Le 2ndBenguedda, est caporal, marié mais sans enfants. Ce sont de riches propriétaires de Mostaganem qui possèdent des troupeaux de moutons, du terrain. Tous deux ont fait la campagne du Maroc, mais Benfirou n’était jamais venu en France aussi est-il dépaysé et s’exprime-t-il difficilement. Son cousin, au contraire, est allé à l’école, a vu la France, a visité Paris, l’an dernier ; c’est le professeur de français des soldats de la division ; il cause très bien, sait écrire, c’est un fin matois.

 

Pendant le repas, nous les questionnons sur leur pays, et le Maroc. Ils n’en font naturellement que des compliments :

 

« Oh ! Maroc, bon pays ! nous dit Benfirou, beaucoup d’argent là-bas ». Il a, en poursuivant les marocains, trouvé dans une maison abandonnée, 20000 francs de billets de banque qu’il a gardés, car tel est le règlement. Le Marco est donc pour lui un pays de fortune ; le blé y est aussi haut que 2 hommes ; le foin y pousse toute l’année, et, comme en Algérie, il y a des fruits de toutes sortes.

 

La soirée se passe rapidement, et à 9 heures ils vont retrouver leur compagnie car il faut que le caporal fasse l’appel. Mais en voyant le piano, ils promettent de revenir au bout de quelques instants, après l’appel. En effet, qu’au bout d’une heure, les voilà de nouveau. Je leur joue quelques valses ; on ne sait trop que choisir, ne connaissant guère leurs goûts. Papa chante, ce qui leur plait davantage. Mais le moment intéressant de la soirée est lorsque tous nous racontent leur campagne du Maroc.

 

 

Les indigènes (soldats étrangers) font leurs lessives sous le pont ancien de Trinquetaille (qui est détruit aujourd’hui).

 

On voit alors tous les soldats campés au milieu des tamaris, au bord d’une rivière, et dans le lointain, les marocains qui arrivent en bande, sans ordre, sans chefs, comme des sauvages, pour surprendre les ennemis. « Les marocains nous jouons aux cartes pendant qu’ils approchent » nous dit le caporal.

 

Mais dès qu’ils avancent un peu trop les français tirent et détruisent tout. D’après leur récit on comprend le caractère de tous ces indigènes. Ils sont d’abord très pieux, toute leur confiance est en Dieu, et ensuite dans leurs officiers. Ils obéissent aveuglément à leurs chefs et sont très disciplinés ; ils tous racontaient qu’à leur départ de Mostaganem, un sergent n’était rentré à la caserne qu’à 8 heures du matin, tandis que ses compagnons s’étaient embarqués à 4 heures. On l’a aussitôt dégradé et fusillé ; et nos deux arabes trouvaient cela tout naturel. Il y a une grande différence de caractère entre le français et l’indigène ; le français se bat pour l’amour de sa patrie, l’indigène par devoir ; il ne voit que cela, il aime la France, celle-ci est en danger, son devoir est de la sauver, il fait son devoir. Nous avons causé ainsi jusqu’à minuit, et l’on ne trouvait pas le temps long. On se sépare, en se promettant de se revoir bientôt, à la fin de la guerre…

 

 

 

Du 22 septembre au 8 octobre : Voilà trois ou quatre jours que je remets au lendemain pour écrire mon journal ; je suis tellement surmenée avec le Cours j’ai eu d’abord du travail ; on l’a transformé en ambulance de 100 lits. Aussitôt je me suis offerte pour rendre les services dont on aurait besoin. Je serai prise les lundi et jeudi matin, et mardi et mercredi soir, lorsque les blessés seront là. Ils doivent arriver ce soir ; en attendant, à leur intention, j’ai cousu des bandes de toile qui serviront de bandages.

 

Tous les arlésiens donnent de leur personne et de leur bourse pour soigner les pauvres blessés ; Arles doit en recevoir 1200 ; il y a des marocains que l’on rencontre à toute heure du jour dans les rues, les uns ont la tête bandée, d’autres trainent le pied, triste défilé qui vous serre le cœur.

 

 

 

 

 

 

 

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